Dossier - Réaménagement de l’axe routier 73/175

LA DIMENSION ENVIRONNEMENTALE DU CHANTIER
L’un des grands défis à relever dans la réalisation de la route à quatre voies dans la réserve faunique des Laurentides est de préserver le territoire voué à la conservation et à la mise en valeur de la faune.
Entrevue avec Yves Bédard et Martin Lafrance, biologistes à la Direction de la Capitale-Nationale du ministère des Transports, responsables de la mise en place des mesures d’atténuation pour conserver ce milieu unique pour la partie sud du projet*.

Ponceau déversoir permettant la libre circulation
du poisson dans le cours d'eau
Voie d’accès – Qu’est-ce qui rend le projet d’élargissement de la route 175 si particulier d’un point de vue environnemental?
Yves Bédard – Ce qui en fait un projet unique, c’est l’application systématique de toute une série de mesures de protection environnementale très précises s’étendant sur 174 kilomètres. Toutes ces mesures ont été ciblées dans les plans et devis, et résultent de l’étude d’impact sur l’environnement.
Une firme a d’ailleurs été engagée pour s’assurer, quotidiennement, que tous les aspects environnementaux, toutes les installations prévues sont réalisées en toute conformité pour minimiser les impacts négatifs et qu’au bout du compte l’infrastructure soit adaptée et intégrée au milieu naturel et biologique qu’elle traverse.
Voie d’accès – Concrètement, en quoi consistent ces mesures?
Martin Lafrance – Il y a tout d’abord des mesures temporaires pour protéger le milieu tout au long des travaux. Pour moi, le défi numéro un est de protéger une espèce allopatrique, puisqu’elle est la seule qui colonise ces cours d’eau. Il s’agit d’une population particulière de poisson qui y abonde et qui est très prisée des pêcheurs, à savoir l’omble de fontaine, mieux connue sur l’appellation truite mouchetée.
L’un des objectifs des mesures temporaires est de préserver la qualité de l’eau. Comme le chantier traverse plusieurs rivières et longe plusieurs lacs, nous devons nous assurer que l’eau en provenance des montagnes et les eaux de ruissellement en période de pluie ou de fonte des neiges, qui atteignent de 7 à 9 mètres, ne viennent se déverser sur le chantier et que les sédiments qu’il en résulterait n’aillent se répandre dans les cours d’eau.
Pour ce faire, nous avons appliqué la technique des « fossés de crête » pour récupérer l’eau en amont du chantier. C’est la première fois au Québec que cette technique est appliquée systématiquement sur une telle distance. Sur le chantier, des barrières et des bassins à sédiments sont installés pour réorienter leur cours afin de protéger la qualité de l’eau des rivières et des lacs. Cette mesure contribue également à contrôler l’érosion.
Mesures permanentes
Yves Bédard – Outre les mesures temporaires, une série de mesures permanentes ont été instaurées, puisque l’élargissement de la route engendre une fragmentation des habitats fauniques. En effet, l’emprise de plus de 90 mètres compromet le territoire naturel de circulation de la faune aquatique et terrestre. De plus, les clôtures à grande faune installées pour la sécurité routière viennent accentuer le problème.
En réponse à cela, des corridors biologiques sont aménagés dans des endroits stratégiques. Pour la grande faune, six passages ont été construits sous la route pour permettre aux orignaux de traverser de chaque côté. Actuellement, un autre passage est à l’étude pour répondre à la problématique des caribous forestiers dont on vient de découvrir l’itinéraire particulier. Cela requiert une solution originale et permanente compte tenu qu’il s’agit d’une population menacée et que le corridor doit être établi sur sa route de migration annuelle.

Passage de la grande faune du lac à Noël
Par ailleurs, l’omble de fontaine est très sensible aux modifications hydrauliques résultant de l’installation des ponts et ponceaux. Aussi nous avons convenu avec Pêches et Océans Canada de concevoir des aménagements particuliers pour favoriser son passage pendant les montaisons. Dans les ponceaux, là où il y a accélération du courant, on construit des seuils avec des déversoirs qui permettent aux poissons de se reposer entre chaque palier en remontant le courant.
À noter, un programme de suivi, sous la responsabilité de plusieurs universités, a été mis en place. Elles ont pour mandat de mesurer scientifiquement les résultats de nos installations tant sur les poissons que sur la grande faune. Ainsi, ce volet de recherche permettra d’enrichir les connaissances scientifiques et d’apporter des correctifs si nécessaire.
Martin Lafrance – Les déplacements de la petite faune, tels renards, martres, loups et moufettes, font l’objet de mesures adaptées. Comme ces animaux utilisent beaucoup les berges des cours d’eau, nous avons aménagé des passages à sec dans les ponceaux. De plus, les berges ont été aménagées pour favoriser leur passage sécuritaire en créant un couvert arbustif et en déposant des débris ligneux.
En somme, beaucoup d’efforts ont été déployés pour recréer un environnement naturel. Dans certains cas, des cours d’eau ont été carrément déplacés. C’est un défi que les ingénieurs, en collaboration avec les biologistes, adorent relever!
Yves Bédard – Comme la préservation de la beauté du paysage fait partie des préoccupations environnementales, le projet bénéficie des services de Marie Nolet et Daniel Trottier, architectes paysagistes, en poste à la Direction de la Capitale-Nationale. Leur objectif consiste à modeler les abords de la route afin qu’elle s’intègre harmonieusement au milieu naturel.

Passage hydraulique et passage à sec
pour petite faune.
Voie d’accès – Il y a l’environnement naturel, mais aussi l’environnement humain. De quelle façon a-t-il été pris en considération dans le projet dans la région de Stoneham?
Yves Bédard – Malgré la modification du tracé pour minimiser les expropriations, il y aura des impacts réels sur les gens. Pensons simplement au bruit et à la poussière qui seront occasionnés par les travaux. À la demande du BAPE, un comité formé des ingénieurs et des professionnels responsables de l’application des mesures d’atténuation et de sécurité, ainsi que des représentants des citoyens sera mis sur pied pour trouver des solutions visant à réduire les répercussions sur la population touchée par les travaux.
De plus, nous devons tenir compte du fait que la route longe la rivière Huron et la rivière Noire, les principaux affluents du lac Saint-Charles. Comme ce dernier est la source d’eau potable de la ville de Québec, nous devons prévenir d’éventuels déversements de matières toxiques dans le bassin versant de la rivière Saint-Charles. Pour ce faire, un système de double drainage sera mis en place. L’objectif de ce processus de captation est d’éviter le mélange entre les eaux de ruissellement et l’eau provenant du milieu naturel.
De plus, des bassins naturalisés seront construits entre la route et les rivières. Ils auront un rôle de filtration, et surtout de captation, nous donnant ainsi le temps d’intervenir pour éviter la contamination des cours d’eau en cas de catastrophe. Ce système, répandu en Europe, sera installé pour la première fois au Québec.
Voie d’accès – Finalement, ce travail doit être passionnant pour des biologistes environnementalistes comme vous?
Yves Bédard – Depuis mes débuts au ministère des Transports, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Cela m’a permis d’assister à l’intégration de l’aspect environnemental aux projets de construction routière et depuis peu à la préoccupation du principe de développement durable. Dorénavant, le Ministère disposera des ressources techniques et financières nécessaires pour y parvenir. Ainsi, dans le cas de la 175, sur le plan environnemental, c’est avec fierté que l’on peut se comparer avec n’importe quelle administration en Europe et aux États-Unis.
Martin Lafrance – Personnellement, j’ai l’habitude de dire à mes collègues des ministères du Développement durable ou des Ressources naturelles que, contrairement à ce qu’ils croient, il n’y a pas de meilleur endroit qu’au ministère des Transports pour s’occuper d’environnement. Nous sommes au cœur de l’action. C’est extrêmement stimulant!
* Deux directions territoriales se partagent l’aménagement de la route 175, celle de la Capitale-Nationale et celle du Saguenay–Lac-Saint-Jean–Chibougamau, où travaillent Jean-Marc Mergeay , biologiste, et Donald Martel, spécialiste en environnement, auteur de la publication L’environnement dans les projets routiers, qui vient de paraître et met la table pour la mise en place d’un cadre ministériel de gestion environnemental.
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